60% des salariés affirment avoir été victimes de violences sexistes ou sexuelles au travail


29/04/2022

Guillaume Brédon interrogé par Décideurs Magazine

#MeToo, #BalanceTonPorc, la cause semblait gagnée…: le sexisme au quotidien et sur le lieu de travail devait être l’apanage d’une autre époque. Mars 2022 : les chiffres ne sont pourtant pas au rendez-vous. Le cabinet Ekilibre, spécialisé en QVT, a mené une enquête avec Opinion Way : 76% des salariés pensent que les manifestations liées aux violences sexistes ou sexuelles ne diminuent pas.

L’actuel gouvernement avait fait de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles une des priorités du quinquennat. Cependant, un salarié sur deux estime encore que son entreprise ne fait pas assez pour prévenir les violences sexuelles et sexistes. Si la parole se libère, les actions de lutte et de prévention ne seraient donc toujours pas à la hauteur.

Une nouvelle loi

Votée en août 2021 la loi visant à renforcer la santé au travail est entrée en vigueur le 31 mars 2022.  Sa mise en application s’accompagne d’une nouvelle définition stipulant que les propos et les comportements à connotation sexiste répétés sont susceptibles désormais d'être qualifiés de harcèlement sexuel et donc pénalisables. Si certains peuvent penser que cela n’aura que peu d’impact et jugent la loi trop timide, Jean-Christophe Villette, cofondateur du cabinet Ekilibre rappelle : "Il y a encore dans de très nombreuses entreprises à date de l’étude une très forte banalisation du sexisme ordinaire. L’intégration du sexisme dans la définition juridique du harcèlement sexuel ne fait pas tout mais favorisera l’intégration à plus grande échelle de la notion dans les campagnes de sensibilisation en lien avec les risques psychosociaux au travail. "

Des chiffres et des stérétotypes

L’étude révèle que les femmes restent encore davantage victimes que les hommes des violences sexistes ou sexuelles : elle permet d’estimer que 3 millions de femmes auraient fait l’objet de regards insistants sur une partie du corps, de sifflements ou des gestes ou bruits grossiers à connotation sexuelle durant les douze derniers mois et 24 % d’entre elles ont fait l’objet de remarques associant une compétence professionnelle uniquement au genre contre 13% chez les hommes. Toutefois, un autre chiffre surprend et met à mal le stéréotype du supérieur hiérarchique abuseur : l’auteur de l’agissement est principalement un ou une collègue, le supérieur hiérarchique étant à l’origine de l’agissement pour 9 % des salariés. 

Pour Maître Brédon du Cabinet Edgar avocats, "Si la formation des managers est un préalable, c’est l’ensemble du corps social de l’entreprise qui doit être sensibilisé sur ce qui peut concrètement relever d’une attitude sexiste, voire d’un harcèlement sexuel."

Autre chiffre qui interpelle : les personnes travaillant dans le secteur public sont davantage victimes de ces agissements. Mathilde Icard, présidente de l’Association des DRH des grandes collectivités, explique : "En ce qui concerne la fonction publique territoriale dans laquelle j’évolue depuis près de vingt ans, les métiers sont encore très genrés et malgré les efforts en matière d’égalité professionnelle, les environnements de travail peuvent être parfois plus propices à des propos ou agissements sexistes. Mais la dynamique est engagée. Les RH, managers, élus, syndicats, agents doivent être accompagnés. C’est pourquoi, l’association des DRH des grandes collectivités a publié un kit pratique pour prévenir les violences sexuelles et sexistes."

Les entreprises ne seraient pas assez actives

Les conséquences de ces agissements impactent durablement les salariés victimes : 37% d’entre eux déclarent que leur bien-être au travail a été affecté et 30% leur confiance en eux. Plus alarmant et questionnant : parmi les réactions les plus aidantes, l’action des ressources humaines est perçue comme satisfaisante dans 19 % des cas.  L’attente d’un changement conséquent s’avère donc urgent pour la plupart des salariés : 83% estiment que la lutte contre ces violences représente une priorité.

Pour Maître Guillaume Brédon : "Le respect d’une politique rigoureuse est dans l’intérêt de tous. Pour un dirigeant d’entreprise,  il constitue un moyen de lutte contre l’absentéisme, de prévention contre le risque médiatique sans compter sa prise en compte naturellement par les juridictions lorsque malheureusement, les contentieux sont portés devant les tribunaux."

Célia Kuster, associée Ekilibre partage que les actions qui sont les plus demandées spontanément par les salariés interrogés sont : plus de sensibilisation (pour 60 %), plus de sanctions (pour 40 %). Elle précise que "ces actions sont bien entendues utiles mais qu’une politique efficace sur un tel sujet doit être plus complète.".

"Des mécanismes d’alertes internes doivent également être mis en place pour identifier les comportements inadaptés avant que leurs effets délétères sur la santé des collaborateurs ne soient perceptibles.", complète Maître Guillaume Brédon.  Il précise : "Une fois confrontées à ces situations, les entreprises doivent par ailleurs immédiatement agir, mener une enquête appropriée, prendre les mesures conservatoires idoines, puis le cas échéant sanctionner les comportements déviants ".

Quentin ZYSS, consultant manager Ekilibre invite à "créer un climat au sein des entreprises qui facilite les prises de paroles sur le sujet à travers des ateliers dédiés pour engager un dialogue bienveillant, renforcer positivement ce qui mérite de l’être et s’autoriser à coconstruire de nouvelles alternatives de pratiques ".

Gare au  "féminisme washing" … si les mœurs changent et que les entreprises redorent leur compétitivité en mettant en avant des valeurs notamment féministes, les salariés ne s’y trompent pas ! Les victimes de violences sexuelles et sexistes sont toujours trop nombreuses en entreprise.